11. Marie
vit en gardant les yeux fixés sur le Christ, et chacune de ses
paroles devient pour elle un trésor: " Elle retenait tous
ces événements et les méditait dans son cur " (Lc 2,
19; cf. 2, 51). Les souvenirs de Jésus, imprimés dans son
esprit, l'ont accompagnée en toute circonstance, l'amenant à
parcourir à nouveau, en pensée, les différents moments de sa
vie aux côtés de son Fils. Ce sont ces souvenirs qui, en un
sens, ont constitué le "rosaire" qu'elle a constamment
récité au long des jours de sa vie terrestre.
Et
maintenant encore, parmi les chants de joie de la Jérusalem céleste,
les motifs de son action de grâce et de sa louange demeurent
inchangés. Ce sont eux qui inspirent son attention maternelle
envers l'Église en pèlerinage, dans laquelle elle continue à développer
la trame de son "récit" d'évangélisatrice. Marie
propose sans cesse aux croyants les "mystères" de son
Fils, avec le désir qu'ils soient contemplés, afin qu'ils
puissent libérer toute leur force salvifique. Lorsqu'elle récite
le Rosaire, la communauté chrétienne se met en syntonie avec le
souvenir et avec le regard de Marie.
Le Rosaire,
prière contemplative
12. C'est précisément
à partir de l'expérience de Marie que le Rosaire est une prière
nettement contemplative. Privé de cette dimension, il en serait
dénaturé, comme le soulignait Paul VI: " Sans la
contemplation, le Rosaire est un corps sans âme, et sa récitation
court le danger de devenir une répétition mécanique de
formules et d'agir à l'encontre de l'avertissement de Jésus:
"Quand vous priez, ne rabâchez pas comme les païens; ils
s'imaginent qu'en parlant beaucoup, ils se feront mieux écouter"
(Mt 6, 7). Par nature, la récitation du Rosaire exige que le
rythme soit calme et que l'on prenne son temps, afin que la
personne qui s'y livre puisse mieux méditer les mystères de la
vie du Seigneur, vus à travers le cur de Celle qui fut la
plus proche du Seigneur, et qu'ainsi s'en dégagent les
insondables richesses ".14
Il convient
de nous arrêter sur la pensée profonde de Paul IV, pour faire
apparaître certaines dimensions du Rosaire qui en définissent
mieux le caractère propre de contemplation christologique.
Se souvenir
du Christ avec Marie
13. La
contemplation de Marie est avant tout le fait de se souvenir. Il
faut cependant entendre ces paroles dans le sens biblique de la mémoire (zakar), qui rend présentes les uvres accomplies par Dieu
dans l'histoire du salut. La Bible est le récit d'événements salvifiques, qui trouvent leur sommet dans le Christ lui-même.
Ces événements ne sont pas seulement un "hier"; ils
sont aussi l'aujourd'hui du salut. Cette actualisation se réalise
en particulier dans la liturgie: ce que Dieu a accompli il y a
des siècles ne concerne pas seulement les témoins directs des
événements, mais rejoint par son don de grâce l'homme de tous
les temps. Cela vaut aussi d'une certaine manière pour toute
autre approche de dévotion concernant ces événements: "
en faire mémoire " dans une attitude de foi et d'amour
signifie s'ouvrir à la grâce que le Christ nous a obtenue par
ses mystères de vie, de mort et de résurrection.
C'est
pourquoi, tandis qu'il faut rappeler avec le Concile Vatican II
que la liturgie, qui constitue la réalisation de la charge
sacerdotale du Christ et le culte public, est " le sommet
vers lequel tend l'action de l'Église et en même temps la
source d'où découle toute sa force ",15 il convient aussi
de rappeler que la vie spirituelle " n'est pas enfermée
dans les limites de la participation à la seule sainte Liturgie.
Le chrétien, appelé à prier en commun, doit néanmoins aussi entrer dans sa chambre pour prier son Père dans le secret (cf.
Mt 6, 6) et doit même, selon l'enseignement de l'Apôtre, prier
sans relâche (cf. 1 Th 5, 17) ".16 Avec sa spécificité,
le Rosaire se situe dans ce panorama multicolore de la prière
"incessante" et, si la liturgie, action du Christ et de
l'Église, est l'action salvifique par excellence, le Rosaire, en
tant que méditation sur le Christ avec Marie, est une
contemplation salutaire. Nous plonger en effet, de mystère en
mystère, dans la vie du Rédempteur, fait en sorte que ce que le
Christ a réalisé et ce que la liturgie actualise soient profondément
assimilés et modèlent notre existence.
Par Marie,
apprendre le Christ
14. Le
Christ est le Maître par excellence, le révélateur et la révélation.
Il ne s'agit pas seulement d'apprendre ce qu'il nous a enseigné,
mais "d'apprendre à le connaître Lui". Et quel maître,
en ce domaine, serait plus expert que Marie? S'il est vrai que,
du point de vue divin, l'Esprit est le Maître intérieur qui
nous conduit à la vérité tout entière sur le Christ (cf Jn 14,
26; 15, 26; 16, 13), parmi les êtres humains, personne mieux
qu'elle ne connaît le Christ; nul autre que sa Mère ne peut
nous faire entrer dans une profonde connaissance de son mystère.
Le premier
des "signes" accomplis par Jésus la
transformation de l'eau en vin aux noces de Cana nous
montre justement Marie en sa qualité de maître, alors qu'elle
invite les servants à suivre les instructions du Christ (cf. Jn2,
5). Et nous pouvons penser qu'elle a rempli cette fonction auprès
des disciples après l'Ascension de Jésus, quand elle demeura
avec eux dans l'attente de l'Esprit Saint et qu'elle leur apporta
le réconfort dans leur première mission. Cheminer avec Marie à
travers les scènes du Rosaire, c'est comme se mettre à "l'école"
de Marie pour lire le Christ, pour en pénétrer les secrets,
pour en comprendre le message.
L'école de
Marie est une école tout particulièrement efficace si l'on
considère que Marie l'accomplit en nous obtenant l'abondance des
dons de l'Esprit Saint, en nous offrant aussi l'exemple du "
pèlerinage dans la foi "17 dont elle est un maître
incomparable. Face à chaque mystère de son Fils, elle nous
invite, comme elle le fit à l'Annonciation, à poser humblement
les questions qui ouvrent sur la lumière, pour finir toujours
par l'obéissance de la foi: " Je suis la servante du
Seigneur; que tout se passe pour moi selon ta parole! " (Lc
1, 38).
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