Saint Jean Bosco, le Père
et l'ami des jeunes
Jean Bosco est âgé d'environ neuf
ans lorsqu'il a un songe qui va imprimer une direction à toute sa vie:
il se voit au milieu d'une multitude d'enfants en furie, qu'il essaie de
ramener à la raison à coup de poing. Un personnage mystérieux s'avance:
« Non, pas de violence ! », lui dit-il. « De la douceur, si tu veux gagner
leur amitié ! » Alors les enfants qui s'étaient transformés en bêtes
féroces, deviennent des agneaux et Jean entend une voix féminine lui
dire: « Prends ta houlette et mène-les paître ».
Peu après il dévoile à sa
mère, Marguerite, le désir consumant de son coeur: « Mère, si je puis
arriver un jour au sacerdoce, je consacrerai ma vie aux enfants. Je les
aimerai et m'en ferai aimer. Je leur donnerai de bons conseils, et me
dépenserai sans mesure pour le salut de leurs âmes »..
Par ces paroles, le jeune
garçon traçait le portrait de l'éducateur qu'il sera plus tard,
totalement donné à la jeunesse sur laquelle il exercera une fascination
prodigieuse. Mais suivons un peu la trame de cette vie
extraordinaire....

On est pauvre au foyer des
Bosco. François, l'époux de Marguerite est mort des suites d'une
pneumonie alors que Jean, né le 18 août 1815, n'a pas deux ans.
Maman Marguerite a vaillamment pris la relève et, en mettant à
contribution ses garçons ( Jean, le benjamin; Joseph: et Antoine, que
François Bosco avait eu d'un premier mariage), elle parvient à arracher
à la terre de quoi subvenir aux besoins de la famille.
Profondément chrétienne et ayant un sens inné de l'éducation, elle
modèle l'âme de ces jeunes en leur communiquant sa gaieté coutumière, sa
confiance inébranlable en la Providence et sa charité pour les pauvres,
qui sont toujours sûrs de trouver à son foyer de la nourriture et un
toit pour la nuit.
Comme il n'y a pas d'église
aux Becchi, hameau de l'Italie du Nord regroupant quelques maisons, dont
celle des Bosco, maman Marguerite donne elle-même une éducation
religieuse à ses garçons, Jean est particulièrement doué pour apprendre:
intelligent, d'une nature ardente, à l'imagination toujours en éveil,
c'est déjà un apôtre qui s'efforce de rapprocher les âmes de Dieu: tous
les dimanches après-midi, en été, les gens des alentours accourent au
spectacle donné par le jeune garçon qui se fait tout à tour jongleur,
prestidigitateur, acrobate, batelier(marchant sur une corde tendue entre
deux arbres). Seule condition d'admission: avant la séance,
réciter un chapelet et écouter le sermon du curé de Murialdo que le
petit Jean a mémorisé facilement et qu'il livre à ses auditeurs de façon
vivante.
Car il a une mémoire
phénoménale, ce garçon: ce qui lui vaut un jour d'être remarqué par Don
Calosso, curé de Murialdo, à qui il répète intégralement l'homélie d'un
prédicateur de retraite. Sentant les grandes possibilités de Jean,
le bon prêtre s'offre à lui donner des leçons de grammaire italienne et
de latin. Mais ces cours déchaînent la colère d'Antoine, l'aîné,
qui ne peut supporter que Jean touche à un livre et tente même de l'en
dissuader à coups de poing: « Je ne veux plus voir dans la maison toutes
ces grammaires, lui dit Antoine. On n'a pas besoin de ça pour
vivre. Je suis devenu grand et fort sans jamais avoir mis le nez
dans ces bouquins. - Tu raisonnes mal, répond Jean: notre âne est encore
plus fort que toi, et lui n'est pourtant jamais allé en classe.
Veux-tu lui ressembler ? » Et Jean de s'esquiver à toutes jambes pour
éviter les représailles !
Maman Marguerite se rend
bien compte que, pour la vocation du plus jeune et pour rétablir la paix
à la maison, Jean doit aller vivre dans un milieu plus propice. Il
part un matin de février 1828, son baluchon sous le bras, à la recherche
d'un foyer hospitalier: il sera accueilli chez les Moglia, à Moncucco,
où il demeurera deux ans, travaillant comme garçon de ferme et
continuant son apostolat auprès des habitants de la région. En
décembre 1829 son oncle lui promet son appui et Jean retourne aux Becchi.
Devant l'impossibilité de calmer Antoine, Marguerite demande aux
tribunaux de partager ses biens; l'aîné s'éloigne alors de la maison, et
la paix revient au foyer.
À l'automne 1830 Jean
commence à fréquenter les classes de latin à Châteauneuf, situé à 20 km
des Becchi. Il fait le trajet à pied tous les jours, ses souliers
accrochés en bandoulière pour ne pas les user. Avec la venue de
l'hiver il trouve un logis à Châteauneuf chez un tailleur auquel il rend
divers services pour payer sa pension. Le jeune homme, vêtu
pauvrement, doit subir les moqueries des étudiants ainsi que le mépris
et les préjugés de son professeur: que peut-il sortir de bon de ce
hameau des Becchi, pense ce dernier. S'évertuant à convaincre Jean
de son incapacité intellectuelle !
L'avenir ne semble pas
sourire aux jeune homme de seize ans qui, aux vacances d'été 1831, est
retourné dans sa famille. Et cependant, un matin du mois d'août,
Jean se réveille tout joyeux: il a vu en songe une belle dame paissant
un troupeau, et qui le lui a confié en disant: « Ne crains rien, je
veillerai sur toi et je t'aiderai. » Rappel du songe de son
enfance, qui lui donne la certitude de parvenir au but ! Et en effet, le
4 novembre suivant, Jean prend la route de Chiéri où, pendant les dix
prochaines années, il étudiera pour devenir prêtre. Les premières
années il devra travailler dur pour payer sa pension, et il se retrouve
tour à tour domestique, répétiteur de leçons, préposé à l'entretien d'un
café, cuisinier. Aucun répit pour le jeune homme qui travaille de
l'aube jusqu'à tard le soir.

Le 30 octobre 1835, Jean
Bosco, revêtu de la soutane, entre au Grand Séminaire de Chiéri, où il
est pour tous un modèle, et il est ordonné prêtre le 5 juin 1841.
Il passe les trois années suivantes au Collège ecclésiastique de Turin
qui offre au jeune clergé un complément d'études théologiques. À
Turin l'abbé Bosco prend conscience de l'état déplorable dans lequel
croupit une grande partie de cette « jeunesse abandonnée, sans guide,
sans pasteur, victime d'un monde de passions déchaînées, d'une société
qui n'avait cure d'elle, d'une famille qui trahissait ses devoirs » Mais
par où commencer pour aider tous ces jeunes ?
L'occasion se présente
enfin le 8 décembre 1841: alors que Don Bosco est à la sacristie,
quelques minutes avant de dire sa messe, un orphelin de seize ans se
présente, poussé par la curiosité. Le jeune homme sera la première
conquête de Don Bosco qui l'invite à assister à la messe, suite à
laquelle il lui donnera une leçon de catéchisme. Après la messe
l'abbé rejoint son jeune ami; il s'agenouille et récite un Ave
Maria, demandant à la Vierge de l'aider à sauver cette âme et, en se
relevant, il ressent que cette minute marque les premiers jalons de son
oeuvre d'apôtre, la réalisation du songe qui s'est répété tant de fois !
Sais-tu faire ton signe de croix, Barthélémy ? » Sur la réponse négative
du garçon, Don Bosco entreprend de lui enseigner quelques rudiments de
doctrine chrétienne. « Tu reviendras ? » lui demande-t-il « Bien sûr ! -
Alors, ne retourne pas seul: amène-moi de tes amis. Je leur donnerai
quelque chose et à toi aussi, pour te récompenser. »
Le dimanche suivant, Don
Bosco voit arriver à lui un groupe de neuf enfants. Bientôt ils
seront plus de cent ! Les jeunes sont fascinés par ce prêtre qui
s'intéresse à eux, qui les aime et leur révèle leur âme, et tous le
suivraient au bout du monde. Don Bosco tente de trouver un refuge
pour ses jeunes, mais la troupe se verra délogée de partout - cette
jeunesse est vraiment trop bruyante ! Aussi l'abbé inaugure le «
Patronage volant »: chaque dimanche on se rend à un sanctuaire proche de
Turin, où Don Bosco entend les confessions, dit la messe et fait
communier les enfants. Puis on retourne à Turin pour repartir le
soir dans une autre direction, cette fois pour s'amuser, crier, se
dégourdir les jambes dans des courses folles.

À la fin de mars 1846, Don
Bosco est à la tête d'une joyeuse bande de quatre cents enfants.
Mais ce rassemblement inquiète les bourgeois qui craignent cette «
graine de révolution »: des agents de la police secrète suivent le
groupe lors de ses sorties hors de Turin et, dans ses exhortations aux
jeunes, Don Bosco glisse quelques conseils à leur endroit. « Si l'on
nous envoie encore trois dimanches ici, avoue un agent nous finirons par
aller nous confesser. Drôle de conspiration que ce prêtre-là !»
Bientôt le bruit court que
Don Bosco n'est pas « tout à fait normal ». « Nous aurons bientôt,
a-t-il dit, des églises, des cours, des maisons; des prêtres...des laïcs
pour nous aider à élever cette jeunesse; nous aurons des milliers
d'enfants...». Un jour deux ecclésiastiques se présentent chez lui et
l'invitent à « faire un tour » en fiacre. Devinant le stratagème,
l'abbé accepte de les suivre et, à la portière, on rivalise de politesse
afin de monter le dernier dans la voiture. Finalement les deux
prêtres, vaincus, passent devant; à peine le deuxième a-t-il mis les
pieds dans le fiacre que Don Bosco claque derrière lui la portière,
criant au cocher: « Vite ! Vite ! à la maison de santé ! » Et de fait on
y attend Don Bosco de pied ferme. Aussi est-on étonné de voir
arriver non pas un, mais deux malades ! Et qui ne sont pas faciles à
maîtriser ! L'aumônier de l'hôpital, réclamé par les deux
compères, arrive pour dénoncer la méprise. - Les rumeurs sur «
l'incurable folie » de Don Bosco ne survécurent pas à l'incident !
Bien plus, les événements
allaient bientôt confirmer ses rêves de maison, églises, prêtres, etc.
En 1851 Don Bosco fait l'acquisition de la maison Pinardi dans laquelle
l'oeuvre occupait déjà plusieurs logements, entre autres des locaux pour
des cours. Trente jeunes y vivent alors avec Don Bosco et maman
Marguerite, qui s'est donnée à l'oeuvre de son fils. L'année
suivante, Don Bosco construit une église dédiée à saint François de
Sales et s'attaque à la construction d'une nouvelle maison qui, terminée
en 1853, abritera des ateliers de cordonnerie, coupe, menuiserie,
reliure...

Le 26 janvier 1854 Don
Bosco réunit ses quatre premiers disciples et leur donne le nom de
Salésiens. Il les veut fils spirituels de saint François de Sales,
afin qu'ils en imitent le zèle pour la défense de la doctrine chrétienne
tant par la parole que par les écrits ( à la fin de sa vie, Don Bosco
aura lui-même écrit plus de cent ouvrages - biographies, tracts
catholiques, pièces de théâtre... - et , à partir de 1861, les Salésiens
posséderont leur propre imprimerie ). Du grand apôtre français les
Salésiens imiteront également les vertus («douceur, charité, patience;
voilà nos vertus » écrira Don Bosco ), s'attachant les jeunes en gagnant
leur amour et leur confiance, car, comme disait le fondateur: « sans
affection, pas de confiance, et sans confiance, pas d'éducation! » -
Attirer les âmes pour les mener à Dieu !
Don Bosco tenait à ce que
l'on retrouve partout la joie, « la vraie gaieté qui jaillit d'une
conscience pure de tout péché « ( conseils à un de ses élèves ). Ce qui
nous amène à parler du grand éducateur en tant que confesseur de la
jeunesse, qui assiégeait parfois son confessionnal pendant dix heures
d'affilée ! Don Bosco accueillait chacun avec patience et bonté,
rappelant parfois au pénitent telle faute que celui-ci avait trop honte
d'avouer. Car Dieu avait donné à Don Bosco certains charismes: il
pouvait lire dans les âmes, voir à distance les actions de ses jeunes,
pressentir leur avenir, leur mort prochaine; toute sa vie il eut des
songes qui lui manifestaient les volontés divines; enfin, il semblait
commander à la vie, à la mort, à la nature: le surnaturel se retrouvera
toujours intimement lié à sa vie.
L'oeuvre progresse: au
cours de la décennie de 1860, deux maisons salésiennes sont ouvertes à
Turin. En 1868 Don Bosco achève la construction de l'église-mère
de l'oeuvre, dédiée à Notre-Dame Auxiliatrice qu'il nomme « fondatrice
et soutien permanent des oeuvres salésiennes ». L'oeuvre de Don
Bosco est en plein essor, et plus rien ne pourra en arrêter l'expansion:
pas plus les hérétiques qui attentent plusieurs fois à la vie du prêtre,
les hommes d'un gouvernement alors anti-clérical, que certains hommes
d'Église hostiles aux Salésiens. Don Bosco sera reçu
affectueusement par Pie IX qui approuvera la
Congrégation des Salésiens en 1869 et les Règles en 1874, après seize
ans de luttes et de tracasseries sans nombre pour le fondateur. À partir
de 1875 les Salésiens essaiment hors de l'Italie: les premiers
missionnaires salésiens se mettent en route pour l'Amérique du Sud,
tandis que d'autres groupes fonderont des maisons salésiennes en France
et en Espagne.
Pour étendre le rayonnement
de l'Oeuvre salésienne, Don Bosco avait fondé en 1872 la Congrégation
des Filles de Notre-Dame Auxiliatrice, religieuses qui devaient remplir
auprès des filles le rôle que tenait les Salésiens auprès des garçons.
En 1875 il institue l'Oeuvre des vocations tardives; enfin, en 1876 il
fonde l'Union des coopérateurs salésiens, tiers-ordre regroupant des
laïcs qui se dévouent aux oeuvres salésiennes.
Ainsi Don Bosco avait érigé
solidement son oeuvre, et s'était entouré de collaborateurs totalement
imprégnés de son esprit. En 1885, usé par la vie, les épreuves de
toutes sortes, il cède son poste à la tête de la communauté à Don Michel
Rua, qui se révélera d'une remarquable fidélité à l'esprit de son
maître. Il reste au fondateur à peine trois ans à vivre, dans un
continuel martyre; et pourtant le sourire ne le quitte guère ! Il
s'éteint le 31 janvier 1888, à l'âge de 72 ans. Il sera canonisé
par Sa Sainteté Pie XI le 1er avril 1934, à la
clôture du 19e centenaire de la Rédemption, année jubilaire décrétée par
le Souverain Pontife.
A. AUFRAY. Saint
Jean Bosco. éditions Vitte, Lyon 1947 - De ce livre sont tirées toutes
les citations de ce texte.

