(
1656 -1680 )
Lors d'une incursion des Iroquois à Ossernenon, un village
des Algonquins, une jeune fille chrétienne, nommée Fleur-de-la-Prairie, tombe
entre les mains d'un guerrier qui l'emmène captive.
Il émanait d'elle une telle noblesse et une telle bonté que
le jeune chef se laisse gagner et lui demanda d'occuper, non pas la place de
l'esclave, mais celle de l'épouse.
Mariée, elle mit au monde une fille et un garçon; son unique
désir était de les faire baptiser. Aussi c'est avec beaucoup d'amour
qu'elle leur parle de Dieu et enseigne à l'aînée les quelques prières que lui
ont apprises les " Robes-Noires ".
Or en 1660, une épidémie de la petite vérole vint décimer le
village. De cette famille seule la petite fille, Kateri, échappa au fléau.
Elle avait quatre ans. Son oncle l'adopta.

La maladie a marqué le visage de l'enfant et lui a abîmé les
yeux qui ne pourront plus supporter la grande lumière du jour. On l'appela
donc " Tekakwitha ", ce qui signifie " celle-qui-avance-en-hésitant ".
Son infirmité, mais aussi son penchant naturel poussèrent
Tekakwitha à mener une vie retirée. Ainsi protégée du monde, bénissait-elle la
Providence de pouvoir en toute quiétude parler à Dieu en son coeur.
Une jeune fille ne peut rester en cet état, et ses tantes
songent à la promettre en mariage. Mais chaque fois Tekakwitha refuse en
alléguant sa jeunesse ou son peu d'inclination. Elle n'était pas encore
chrétienne mais déjà Dieu avait mis en son coeur ce désir de la posséder de plus
en plus. Alors commencera pour elle une série de rudes épreuves que lui
feront subir ses tantes, s'acharnant à la vouloir marier. Un jour elle
prendra la fuite plutôt que de consentir à un parti avantageux.

À partir de ce jour, ce fut une
guerre de railleries, de menaces, de mauvais traitements qu'elle
supportait sans jamais se plaindre.
Ses meilleurs moments sont ceux
où elle peut prier seule, loin des regards moqueurs. C'est ainsi qu'elle a
découvert dans la forêt, non loin de la source où elle va puiser l'eau, un
endroit où elle peut s'isoler sans être vue. Recueillie, elle y
passe de longs moments, s'unissant à Celui qu'elle aime, sans en avoir de
notions intellectuelle.
Au reste, des événements
survinrent qui allaient avoir une répercussion profonde. Au mois de
septembre 1666, Tracy (vice-roi et chef militaire) pénétra dans le village
des Iroquois qu'il trouva désert et le fit incendier. Les habitants,
épouvantés, implorèrent la paix et, pour preuve de leur loyauté,
demandèrent la venue des " Robes-Noires "... Les groupes de baptisés se
succèdent d'une année à l'autre; mais hélas, malgré son désir, Tekakwitha
n'en fait jamais partie, car son oncle qu'elle
craint, s'oppose farouchement aux chrétiens. Il a juré de tuer
quiconque de sa famille imiterait ces gens-là.
Pourtant, un jour, n'en pouvant
plus, Tekakwitha ouvre son coeur au Missionnaire du village et lui confie
son ardent désir d'être baptisée. Le Père connaît l'hostilité de
l'oncle et l'interroge:
- " n'as-tu pas peur des tiens ?
Auras-tu la force de persévérer ?
- J'ai prévu tout cela, Père.
Rien ne me fera reculer, même s'il me faut aller chercher ailleurs l'eau
du baptême."
Le Missionnaire aussi bien que la
catéchumène se demandent comment les choses pourront s'arranger; et, tous
deux, ils s'en remettent au Seigneur... On était en 1676; et voici
qu'arrive au village, en visite, un très grand chef appelé Kryn, aimé et
estimé de tous les Iroquois. Et ce grand chef est chrétien.
Or, c'est à l'oncle de Tekakwitha qu'il vient demander l'hospitalité.
Bien vite il voit la situation de l'orpheline et, brusquant les choses, il
dit à l'oncle:
" Il faut baptiser Tekakwitha.
M'accorderas-tu l'honneur d'être son parrain ? "
L'oncle est furieux, mais il ne
peut rien dire car Kryn est un trop grand personnage pour qu'on lui refuse
ce qu'il demande.
Et c'est ainsi, le 18 avril 1676,
en la fête de Pâques, que le Père de Lamberville accomplit les cérémonies
du baptême avec une joie profonde, ayant conscience de donner à l'Église
une âme exceptionnelle. Tekakwitha reçut le nom de Catherine,
en iroquois Kateri. La nouvelle chrétienne avait vingt ans.
Le grand chef parti, la
persécution familiale contre Kateri reprit et ne fit qu'empirer, cependant
que grandissait la résignation de la victime. Un jour, un guerrier
entre dans sa cabane, le tomahawk à la main et lui crie: " Renonce à ta foi
ou je te frappe ! " Elle reste calme et se contente de baisser la tête dans
l'attente de la mort. Frappé de tant de courage, le guerrier
s'enfuit.

Une nuit, en l'absence de son
oncle, deux Iroquois, eux aussi chrétiens, viennent prendre Kateri et
l'emmènent à la mission de Saint-François-Xavier de La Prairie.
C'était à l'automne 1677.
Enfin Kateri sent qu'elle a
retrouvé sa vraie famille. Une jeune Indienne l'accueille chez elle
comme sa propre soeur. Une circonstance heureuse fit que, dans cette
même cabane, se trouvait une vieille femme nommée Anastasie, une des
premières Iroquoises baptisées. Elle avait connu la mère de Kateri.
La foi profonde de Kateri allait
donc, enfin, pouvoir s'épanouir pleinement et librement. Dès les
premiers jours, on la vit se rendre à l'église à quatre heures du matin,
même aux temps les plus rigoureux de l'hiver. Elle entendait la
première messe à la pointe du jour, puis celle des Indiens au soleil levé.
Les dimanches et fêtes elle les passait pour ainsi dire tout entiers à
l'église, tant sa méditation était profonde, et intense son amour pour
l'Eucharistie.
Baptisée depuis un an et demi,
elle n'avait pas encore fait sa première communion. Ce n'était pas
faute de la désirer ! Mais les missionnaire avaient posé comme règle de
n'admettre à la communion, qu`après quelques années d'épreuves. Et
voici qu'on lui annonce que sa première communion aurait lieu à la
prochaine fête de Noël. Elle reçoit cette nouvelle avec des
transports de joie. Enfin elle allait s'unir au Dieu de son coeur,
enfin elle allait pouvoir satisfaire sa faim de Dieu ! C'est à Notre-Dame,
à qui elle voue un culte ardent, qu'elle confie le soin de préparer son
coeur. Le jour venu, elle est si heureuse qu'il lui semble qu'elle
va quitter ce monde.
Le souverain Maître la fortifiait
afin de la préparer aux terribles épreuves qui allaient fondre sur elle...
Comme elle refusait toujours de se marier pour protéger sa virginité et
comme elle a gardé son attrait pour la prière silencieuse, fidèle à ses
habitudes, elle s'est fait une croix au bord du Saint-Laurent où elle se
rend prier. Or les femmes du village la voyant s'absenter, la
calomnient et l'accusent d'un commerce d'amour avec un Indien.
C'était l'atteindre au point le plus sensible de son être. Il faut
bien remarquer que Kateri, choisie par Dieu à lui consacrer sa virginité,
est une exception parmi les Indiens de ce temps, même chez les chrétiens.
Le Missionnaire à qui elle a fait
part de son désir de prononcer le voeu de virginité hésite. Puis
convaincu de la fermeté de la chrétienne, il consent à sa demande.
Il raconte: " Ce fut le jour de l'Annonciation, 25 mars 1679, sur les huit
heures du matin, que Kateri, un moment après que Jésus-Christ se fut donné
à elle dans la communion, se donna toute à lui, en lui promettant une
virginité perpétuelle. Puis elle se consacra tout entière à Marie,
lui demandant instamment de vouloir bien être sa mère et la prendre pour
sa fille ".
Il ne restait plus à la
bien-aimée de Jésus et de Marie qu'un an à vivre loin de son Époux et de
sa Mère.

La vie de Kateri Tekakwitha
depuis son enfance jusqu'à sa mort fut portée bien souvent jusqu'à
l'héroïsme. On peut dire cependant que depuis sa première communion,
elle ne cessa de grandir. Notre sainte se caractérise surtout par le
double culte qu'elle porta à la Passion du Sauveur et à la sainte
Eucharistie. Considérant ce qu'étaient la mentalité et le mode de
vie des Indiens, il serait difficile de trouver plus grande innocence et
une vie de pénitence plus austère. Les travaux, les veilles, les
jeûnes, le froid, le feu, les ceintures armées de pointes, les rudes
disciplines avec lesquelles elle se déchirait les épaules, sont autant de
moyens qu'elle imagina pour expier ce qu'elle appelait ses fautes de
jeunesse, et pour imiter son Sauveur.
Il n'est pas étonnant qu'avec un
tel mode de vie, la santé de Kateri ait décliné rapidement. Au coeur
de l'hiver 1680, un matin, elle a toutes les peines du monde à rapporter
jusqu'à la cabane le sceau d'eau puisée au fleuve. Elle s'écoule
près du feu; une toux violente déchire sa poitrine. C'en est fini de
sa vie active. Alitée depuis ce jour, sa vie ne sera plus que
prières, égrenant sans fin son chapelet. Souvent, elle instruit les
enfants qui viennent la voir.
Le mercredi saint, 17 avril 1680,
après avoir annoncé le moment de sa mort et l'endroit où serait son
tombeau, entourée du Missionnaire et des femmes du village qui veulent la
voir mourir, vers les trois heures et demie de l'après-midi, elle prononce
faiblement les noms de Jésus et Marie et, paisiblement, elle expire.
Alors, soudain, Kateri apparaît
comme transfigurée. Son visage, marqué par la petite vérole, est
devenu lisse et d'une beauté étonnante. Une lumière, semble-t-il, en
émane.
Le village entier pleure celle
qui fut au plus haut point la soeur de tous. Et en même temps chacun
a la conviction qu'il a désormais une protectrice puissante dans le Ciel.
Vie résumée par Maurice Péloquin

